Postface
Lebe hoch, du gt'ger Knig,
Sohn des Chaos, mcht'ger Dmon,
Widerspruch, du Herr des Liedes!
Widerspruch, du Herr der Welt!
(Immermann)
(Vive, toi, bon roi,
Fils du chaos, dmon puissant,
Contradiction, toi, seigneur du chant !
Contradiction, toi, seigneur du monde !)

Karl Leberecht
Immermann – quelques repres biographiques
LĠauteur des Aventures
du baron de Mnchhausen naquit le 24 avril 1796
Magdeburg – fils dĠun fonctionnaire protestant prussien. Le petit Karl
fut scolaris une poque politiquement mouvemente : sa ville natale,
occupe depuis novembre 1806 par les troupes napoloniennes, devint une
garnison franaise ; lĠempereur dcrta une constitution pour le royaume
de Westphalie en novembre 1807 et intgra le corps des fonctionnaires dans son
administration. Le pre du jeune Karl, Gottlieb Leberecht Immermann, bon
royaliste, dut se soumettre la loi franaise. glises et btiments publics
furent transforms en curies et dpts de ravitaillement. Il en alla ainsi
dĠune partie du clotre dans lequel se trouvait le paedagogium
Ç Unserer lieben Frauen È (Ç de Notre-Dame È),
tablissement renomm que frquentait Karl Leberecht.
Immermann traduisit le
roman Ivanhoe de Walter Scott entre 1823 et 1825 ;
aprs un autre examen dĠtat
Berlin, on lui proposa un poste au tribunal de Dsseldorf ; un an
plus tard, il fut nomm conseiller de lgation dans cette ville rhnane.
CĠest l quĠil rdigea sa
premire tragdie (Trauerspiel in Tyrol, pice
que Goethe loua pour ses Ç curiosits fantastiques È et qui fut aussi
bien reue par Heine). Son cercle dĠamis sĠagrandit – il entretenait des
contacts avec le clbre Ç Mittwochskreis È (Cnacle du mercredi)
Berlin, auquel appartenaient, entre autres, les crivains Adalbert von Chamisso
et Willibald Alexis. Le peintre Wilhelm von Schadow lĞintroduisit dans son
cercle dĠartistes et il participa ainsi, en 1829, la fondation du
Ç Kunstverein fr die Rheinlande und Westfalen È, association
dĠillustres peintres contemporains. Sa vie littraire et artistique prit de
plus en plus dĠenvergure. Il connut dĠautres amitis, mais aussi des dmls,
par exemple avec le compositeur Flix Mendelssohn - Bartholdy, alors directeur
musical de lĠOpra, ou le pote conservateur et nationaliste August von
Platen : sa polmique contre lui culmine dans sa pasquinade Der im
Irrgarten der Metrik herumtaumelnde Kavalier (Ç Le
cavalier chancelant dans le jardin labyrinthe de la prosodie È).
LĠamiti avec le
dramaturge et pote alcoolique Daniel Christian Dietrich Grabbe (1801-1836)
prit une tout autre dimension. Il endossa le rle de protecteur de cet
Ç enfant terrible È de la littrature, de caractre et de
comportement tout fait diffrents des siens : leur relation connut bien
des tensions, sans compromettre pour autant le fonctionnaire Immermann dans son
milieu bien norm. Grabbe dmnagea de Detmold Dsseldorf, o Immermann lui
avait procur des commandes. Il lui consacrera plus tard un essai dans les Memorabilien
– sorte de synthse dĠautobiographie et dĠhistoire
du thtre de son poque – quĠil rdigea aprs Mnchhausen
et jusquĠ sa mort.
Quoique brillant juriste, renomm
en tant que publiciste juridique, Immermann prit cong de ses fonctions au
Tribunal dĠInstance en 1835. Son ambition portait de plus en plus sur une
rforme de la dramaturgie quĠil voulait mettre en Ïuvre durant son intendance
au Thtre de Dsseldorf. La fermeture de lĠtablissement, en mars 1837, par
manque de moyens financiers, fut un coup dur, psychologiquement, qui mit fin son entreprise. Cette mme
anne, Immermann et quelques-uns de ses amis fondrent lĠOrden der
Zwecklosen Gesellschaft (lĠOrdre de la socit sans
but) dont le but exclusif tait, justement, de
Ç ne pas avoir de but È,
et qui fut lĠun des mouvements de
protestation contre Ç certaines anomalies È de la socit de
lĠpoque, et contre la dception et lĠhumiliation subies. Le comble des
ambitions des membres de lĠOrdre, lors de leurs soires, tait la production de
Ç non-sens suprieur È, de parodie, satire et ironie – inutile
de souligner la parent spirituelle avec lĠami Grabbe, lĠauteur de Scherz,
Satire, Ironie und tiefere Bedeutung, 1822 (traduit en
franais, en 1901, par Alfred Jarry, sous le titre Les Silnes),
mort peine un an plus tt.
Immermann, qui sĠtait
consacr durant des annes la scne et avait cr une foultitude de drames au
succs reconnu (des comdies, comme Die Prinzen von Syracus
(1821), Das Auge der Liebe (1824) aussi bien que des
tragdies, comme Das Thal von Ronceval, Edwin,
Petrarca, cres en 1822, Das Trauerspiel in Tyrol
(1828), la trilogie Alexis (1832), la pice mythique Merlin
(1832) ou lĠpope comique Tulifntchen,
ralise en lĠanne rvolutionnaire 1830), sĠaventura dsormais sur le terrain
de lĠcriture en prose – autre consquence de lĠarrt forc de ses
ambitions dramaturgiques.
En 1836, il publia son
premier grand roman, Die Epigonen (Ç Les
pigones È), qui reflte dĠune manire assez raliste,
mais aussi critique, son poque restauratrice et le milieu bourgeois travers
lĠexemple dĠun jeune commerant. Montrant un certain dgot vis--vis de la
nouvelle gnration nourrie dĠides reues et qui prne des valeurs
superficielles, il prsente son jeune protagoniste, Hermann, comme un
dsillusionn sceptique qui dclare, au dbut du roman, en avoir Ç termin
avec cette vie È, le temps des illusions tant pass. Immermann –
renversant le modle du Wilhelm Meister de Goethe
dont le jeune hros poursuit encore des intentions ambitieuses – nomme
toute son poque Ç poque dĠpigones È, et il lĠtale avec son
curieux ventail de caractres romanesques issus de tous les rangs et milieux
– son contemporain Theodor Mundt y
voyait toute une panoplie Ç de cancres et borgnes È. Cette
Ïuvre marque une nette csure avec le romantisme, sans pour autant rejoindre
idologiquement le groupement littraire rvolutionnaire de La jeune
Allemagne. Pourquoi Immermann ne fut-il pas mieux intgr dans ce
mouvement de jeunes rebelles littraires, la question sĠest souvent pose. Une
des rponses plausibles serait quĠil tait dĠune demi-gnration trop
Ç vieux È et que, tout en acceptant la contingence de lĠvolution
historique, il ne croyait pas au concept hglien de la tlologie de
lĠhistoire ; pour lui, lĠironie trne au-dessus de lĠidologie, et cette
supriorit se reflte entirement dans le roman. Ce qui nĠempcha pas
rencontres et rapprochements avec les plus en vue de ces Ç jeunes
Allemands È : Immermann rendit visite Gutzkow dans la ville de
Hambourg ; Heinrich Laube quant lui alla voir, Dsseldorf, Immermann,
qui entretenait aussi des contacts avec Ludolf Wienbarg, auteur des programmatiques
sthetische Feldzge (Campagnes esthtiques),
et Arnold Ruge, deux autres reprsentants du mouvement.
Deux ans aprs les
pigones parut son Mnchhausen
– sa deuxime grande prose
– qui eut un impact aussi puissant sur les lecteurs de son poque, mais
non sans (ou grce ) certains malentendus. LĠ Ç idyllique È
pisode de la GrandĠCour connut maints tirages part
– dĠaucuns pensaient y voir une espce de concept conservateur et
alternatif, sinon une utopie ractionnaire, par rapport la socit
sĠindustrialisant toujours plus. CĠtait mconnatre son ironie subtile, et
lĠarracher arbitrairement du fil narrateur qui la lie la geste de
Mnchhausen, alors que ce nĠest que par leurs interfrences que les deux
parties, premire vue bien diffrentes sinon opposes, se justifient
mutuellement comme un ensemble. Les sparer, cĠtait amputer lĠouvrage dans son
intgralit, tel que lĠauteur lĠavait conu. Mais il mourut et ne put empcher
ce dcoupage.
Si, pour ses grands
prdcesseurs du romantisme, notamment E.T.A. Hoffmann et Clemens Brentano, les
fous et les types excentriques, bien que marginaux, reprsentaient lĠespce
humaine dans sa vritable nature, devenant la proie facile des gens dits
Ç raisonnables È qui sĠen moquent et les excluent comme parias, chez
Immermann, les folies des gens et leurs fixations des fantasmes ne sont que
les symptmes dĠune nouvelle maladie de lĠpoque, celle du mensonge, du faux et
de la tromperie. En poussant lĠabsurdit et lĠinvraisemblable lĠextrme, il
dmontre que le Ç normal È est devenu lĠexceptionnel. Il vise ainsi
dmonter, par lĠironie, la draison qui a pris le dessus, en refltant la
structure ironique mme de la vie en tant que telle. Par cette inversion, il
sĠavre de nouveau bon disciple de son ami Grabbe.
Gustave Dor :
Mnchhausen (1853)
Le vritable baron de
Mnchhausen et les Mnchhauseniana
Le modle historique, le
noble allemand Karl Friedrich Hieronymus Freiherr von Mnchhausen, naquit
le 11 mai 1720 Bodenwerder et y
mourut le 22
fvrier 1797.
Il participa, incorpor dans le rgiment de Riga, deux campagnes russes
contre les Turcs et pousa, en 1744, la fille dĠun de ses amis baltes, Jacobine von Dunten,
puis se retira en 1750 avec elle dans son chteau de Bodenwerder. CĠest l o
il se plaisait rassembler un cercle dĠamis de chasse et de table pour leur
conter ses aventures rocambolesques. Pour son got de la raillerie, son
imposture et ses exagrations, ce farfelu fut rapidement connu dans toute la
contre. Aprs la mort de sa premire femme, il se remaria en 1794 avec Bernhardine von Brnn,
de cinquante ans sa cadette. Leur mnage se brisa peu aprs. Le procs en
divorce fit beaucoup de bruit et finit par ruiner le baron.
En littrature, son nom
apparat pour la premire fois de son vivant, en 1781, peu dissimul sous forme
de la synecdoque Ç M-h-s-n È dans le recueil de bouffonneries Vade
Mecum fr lustige Leute, (Ç Vademcum pour gens
gais È) dĠun auteur anonyme. galement sans mention dĠauteur, Baron
MunchausenĠs Narrative of his Marvellous Travels and Campaigns in Russia parut en 1786. Cette histoire burlesque
anglaise est attribue lĠhonorable savant allemand et traducteur Rudolf Erich
Raspe, membre de la Ç Royal Society of London È qui est
vraisemblablement lĠauteur des deux publications anonymes. Fort jaloux du
baron, parat-il, il voulait jeter le discrdit sur son contemporain de mme
rang de noblesse et le rtrograder au titre de clown. Sa version fut traduite
(et augmente) la mme anne par Gottfried August Brger et publie sous le
titre amplifi Wunderbare Reisen zu Wasser und Lande, Feldzge und lustige
Abentheuer des Freyherrn von Mnchhausen, wie er dieselben bey der Flasche im
Cirkel seiner Freunde selbst zu erzhlen pflegt (Ç Les miraculeux voyages sur mer et sur
terre, campagnes de guerre et aventures burlesques du Baron de Mnchhausen,
tels quĠil avait coutume de les raconter lui-mme, auprs dĠune bouteille, au
cercle de ses amis È). Non seulement il introduisait le baron lui-mme
comme le narrateur de ses anecdotes, mais il suggrait galement que ses
affabulations avaient un rapport avec lĠalcool, ainsi quĠun caractre de
Ç tmoignage È qui devait ajouter lĠauthenticit du rcit. CĠest
toujours la ville de Londres qui figure comme lieu de parution de cette dition
allemande de 1786. Grce Brger donc, qui avait connu Raspe Gttingen, les
Mnchhausiades furent ramenes, en quelque sorte, leurs pays et langue
dĠorigine. Plus tard, le gendre de Brger devait affirmer que Raspe avait
rdig aussi le texte allemand. Restent bien des mystres autour de la gense
littraire de cette matire burlesque et cĠest comme si la confusion entre
mensonge et vrit sĠtait tendue ds le dpart de la geste du baron aux
circonstances de publication! QuoiquĠil en soit, la version de Raspe/Brger
devint rapidement trs populaire en Angleterre, en Amrique du Nord et en
Allemagne, certes autant pour son humour que pour la concidence entre, dĠun
ct, un personnage historique, et de lĠautre, une situation politique
post-rvolutionnaire, la fin dĠun XVIIIe sicle, o un baron
indpendant se prtait particulirement incarner un hros de contes de
chasse, de voyage et de guerre. Ce type de cavalier solitaire, vif et suprieur,
plein dĠhumour et dĠesprit, se dtacha rapidement de son modle vivant, et la
srie de ses aventures invraisemblables se laissa, similaire nos
Ç sries È tlvises ou romanesques, augmenter, modifier et
multiplier des fins purement divertissantes, voire de satire politique, sans
falsifier pour autant le caractre original de son protagoniste. (Les
rimpressions et drivs de la version Brger connurent elles seules plus de
cent soixante ditions diffrentes en Allemagne et en France jusquĠ la Premire
Guerre mondiale). Suivirent bientt maintes traductions et imitations, dont Leben
und Taten des jngeren Herrn von Mnchhausen dĠA.G.F.
Rebmann, 1795, jusquĠ la cration dĠun pendant fminin (Abenteuer des
Fruleins Emilie von Bornau de H.T.L. Schnorr en 1801), qui
sont les plus connues cette poque – sans parler de vritables parodies
telles Die seltsamen Reisen und Abenteuer von Herrn Peter von Gro§maul,
Taufpaten Mnchhausens (Les voyages et aventures
bizarres de Monsieur Pierre de GrandĠGueule, parrain de Munchhausen )
de 1812 ou des versions de plus en plus fantastiques du genre Ç Dernires
nouvelles de la descente en enfer du ressuscit Empereur des mensonges È
(1849) par un certain X. Lgenmund (= X. Bouchemensongre), et sans non plus
parler des versifications, des livres de jeunesse, et jĠen passe.
Des adaptations les plus
importantes au XXe sicle, je me bornerai nommer Mnchhausen
und Clarissa de Paul Scheerbart (1909) et la version dramatique Mnchhausen
de Walter Hasenclever, rdige en 1933-1935 et publie en
1947.
Entr ainsi dans le
patrimoine de la littrature populaire, le fabuleux baron mensonger connut la
notorit durant tout le XIXe sicle et ce bien au-del des
frontires, il entra dans les manuels de conversation (dans lĠun dĠeux, on le
rapprocha mme de Robin des Bois, comme bienfaiteur des pauvres et des
opprims). En tant quĠhomme aux qualits extraordinaires, il devient rapidement
un Ç superman È
rejoignant ainsi le mythe ancien du Ç miles gloriosus È. Tous
les personnages mythiques reprsentant du genre, comme Cyrano de Bergerac ou
Falstaff, sont de pures fictions. Mnchhausen, lui, est peut-tre le seul mythe
comique de la littrature mondiale qui renvoie un personnage historiquement
rel.
Les intentions dĠImmermann
Il parat indispensable de
considrer le Mnchhausen dĠImmermann par rapport son
contexte – lĠauteur pouvait compter sur la popularit de son hros et sur
la connaissance que son public en avait. Les dichotomies entre vrit et
mensonge, masque et identit, apparence et ralit taient omniprsentes dans
les textes antrieurs, elles forment dsormais le sujet exclusif. Ce roman,
dans lequel Immermann reprend la confrontation du baron ses propres
mensonges, compte parmi les meilleurs romans comiques de langue allemande.
Ë lĠinstar des autres
versions, il fait abstraction du dcor historique et gographique, dtachant le
baron de son modle, Hieronymus von Mnchhausen, dont le protagoniste, du mme
nom, devient le petit-fils, qui dclare aimer la vrit. Au lieu dĠexploiter la
matire de faon triviale en y ajoutant dĠautres aventures, il dissimule en
quelque sorte le modle, en lĠamalgamant avec un contemporain, le prince de
Pckler-Muskau (1785-1871), jardinier, auteur de rcits de voyages trs populaires
et comparable, par son comportement excentrique et gomaniaque, au Mnchhausen
historique, et il le fait figurer sous le nom de Ç Semilasso
Pckler È, par allusion son livre Semilasso in Afrika (Smilasso
en Afrique, 1836). Il renvoie ensuite au picaresque pote-vagabond
Abou Seid de Harri, dont le Maqanat venait
dĠtre traduit en allemand par Rckert en 1826 et 1837. Finalement, cĠest
Immermann lui-mme, lĠauteur, qui sĠentretient avec son protagoniste. La
polmique contre la production littraire de son poque devient lĠun des
thmes centraux ; un autre, la recherche dĠune orientation et dĠune
justification nouvelles de lĠcrivain post-romantique, donc lĠautorflexion de
celui qui a lĠambition dĠcrire par rapport son sujet, en thmatisant la relation
auteur-narrateur. Le glissement du rcit de Mnchhausen ce niveau purement
mtatextuel culmine, au 6e chapitre de la IIIe partie,
avec lĠintervention auctoriale du Ç clbre crivain Immermann È dans
son propre roman o il se voit insult par son protagoniste ; il manque de
peu quĠil ne lui rclame des ddommagements pour lui avoir fourni Ç la
matire un livre È. Cette mancipation dĠun Ç personnage
autonome È littraire de son auteur, de la crature par rapport son
crateur, ne trouve alors pas de semblable dans toute lĠhistoire littraire :
Ç - Quoi !
sĠcria Immermann. Tu te rvoltes, crature, contre ton crateur ?
- Vieil ami, rpliqua le
baron calme et digne, vous nĠtes pas de taille crer un bonhomme de ma
trempe. Vous avez not quelques-unes de mes aventures, et fourni dĠaprs ces
notes une part de ma biographie, cĠest tout. (É) Vous avez tout au plus du
talent. Et puis non, vous nĠen avez mme pas, vous nĠtes quĠun imitateur. Vous
avez toujours imit, Shakespeare dĠabord, puis Schiller, et finalement
Goethe. È Et lĠauteur, dot dĠune bonne dose dĠautocritique et
dĠauto-ironie finit par consentir, disant que le baron a Ç bien attrap le
ton de mes critiques patents. È
Cette supriorit du hros
protiforme sur son crateur perdure dans tout le roman et se reflte dans un
ternel jeu de masques ; aprs avoir retourn son frac, le protagoniste
devient mconnaissable son auteur :
Ç LĠcrivain
regardait stupfait le nouvel tre qui venait de surgir comme par enchantement
sous ses yeux. Ç Ainsi, vous tes donc rellementÉ ce que je nĠai jamais
voulu croireÉ Vous tesÉ
- Ssstt ! Mon cher,
sĠcria le baron, soudain inquiet. Ne prononcez pas certain mot, cĠest la seule
chose qui puisse me faire peur ! Je voulais seulement vous prouver que je
nĠavais pas puis tous mes moyens. Avec ces gilets, vestes et draps que vous voyez l, je puis volont, en
boutonnant, retournant, dfonant, fabriquer des no-Grecs, des matelots, des
jockeysÉBref, je suis un assez habile Prote. È
Peu avant, il lui avait
dj rvl sa devise, qui lui garantit de subsister dans un monde corrompu et
hypocrite et pour qui toute la vie nĠest quĠun Ç impromptu È,
cĠest – lĠinstar des escrocs – de ne jamais tirer profit de ses
mensonges :
Ç JĠai improvis,
soit ! jĠai commis des folies, dĠaccord ! jĠai pris quelques liberts
avec la libert, et mme de grandes liberts, oui ! jĠtais partout et
nulle part, mon nom mĠtait toujours aussi indiffrent que les vtements de
circonstance que je portais, mais je mĠtais promis de mener toutes ces
aventures, ces imaginations, ces fables, ces vagabondages de faon
dsintresse. (É) On se sent alors semblable Dieu. Un monde nouveau nat,
dont on est le roi et le bienfaiteur. È Son raisonnement est simple :
Ç Que peut de nos jours un homme intelligent, sinon mentir, railler les
vantards, se promener, se transformer et se mtamorphiser ? SĠenrler
lĠarme ? (É) Tter de la politique ? (É) Spculer ?
Fi donc! (É) Jouer au penseur profond, lĠexcentrique, lĠoiseau-rare, au
dsespr ? Us ! Que me reste-t-il alors ? Les mensonges, les
bourdes, les traits dĠesprit. Menteur jĠtais, menteur je suis, menteur veux
tre. JĠai mis sur la sottise, cĠest le jeu de hasard le plus noble qui
soit. Lucien est mon vangile, Abou Seid de Srouk mon seigneur et
matre. È (Le hros du littrateur Harri, sous de multiples dguisements,
se moquait de tout et de tous.)
Et lĠauteur de laisser le
lecteur dans lĠincertitude sur lĠidentit de cet Ç archichancelier et
prince du Fantastique, marquis du pays des Rves et roi de tous les Romanichels
et tudiants-mendiants modernes È, ce Ç seigneur dĠIrralit,
Nbuleuse et Feu-Ardent, baron du royaume impie des Mites, des Tette-chvres et
des Queues-de-carpes (É) etc. etc. etc È. Ë la fin du dixime
chapitre de la IIIe partie, lors de lĠouverture par lĠauteur
lui-mme dĠun Ç procs verbal dcor dĠarabesques È (sic)
de lĠaffaire Mnchhausen – celui qui allait fonder un Ç Institut
pour lĠAmlioration de la Race humaine È – lĠcrivain fait savoir la dlgation :
Ç – Peut-tre
suis-je mieux que vous au courant des dtails de son existence, mais qui il est
en ralit, je ne le sais pas plus que vous. È
Charles Buttervogel, son
serviteur dvot, voit en ce Ç soi-disant Reifenschlger-Gooseberry-Hegel È
un tre purement artificiel quĠil appelle un Ç moncule È,
Ç homunculus È corrig par lĠcrivain. Son pre, plus prcisement son
grand-pre, Ç instruit dans les sciences dĠapothicaire et tous les micmacs
contre nature È, aurait
Ç rti, cuit, fondu, grill, filtr, mijot mon matre avec tout
son saint-frusquin, des gueuses, du sel de cuisine, du salptre et autres
machins du diable ; a lui a valu un plaisir vraiment formidable mais
aussi une terrible querelle avec lĠhonorable dame qui ne pouvait absolument pas
sentir son soi-disant fils sorti dĠun creuset et dĠune pole frire È.
Mnchhausen lui-mme
rvle quĠil est Ç son propre pre et grand-pre, le toujours vivant,
toujours fcond raconteur dĠhistoires de chasse et de cheval que lĠon connut
jadis, le baron de Mnchhausen, de et Bodenwerder È.
Dissoci ainsi,
Mnchhausen devient un personnage complexe et hautement symbolique ; avec
ses Ç gestes et opinions È, ce protagoniste synthtis peut tre
considr comme la personnification du Ç Zeitgeist È (lĠesprit commun
contemporain) de lĠpoque dans laquelle Immermann avait, lui aussi, bien du mal
se situer. Les Ç Mnchhauseniana È dj existantes ne lui servaient
que de Ç pr-texte È pour dmasquer une socit dans laquelle lĠapparence,
le mensonge vital et lĠhypocrisie avaient pris le dessus ; les lecteurs
contemporains savaient dcrypter son intention.
Sous cet angle, le lecteur
comprend mieux les Ç arabesques È, une manire associative de conter
qui renouait avec la manire la plus ancienne du parler et de la littrature
populaires. Immermann tissait ainsi un filigrane dĠallusions, de citations, de
remarques satiriques et polmiques et de renvois qui, si on voulait tous les
reconstituer, rempliraient un volume de la mme envergure que le roman lui-mme.
Comme dans Les pigones, vritable
roman critique des mÏurs de son poque, la ralit est bien encheville dans Mnchhausen,
mais avec une intention purement satirico-ironique.
Sur le plan narratif, non
seulement Immermann sĠintroduit dĠautres reprises dans le rcit et fait
discuter les volonts du protagoniste-narrateur avec son auteur, mais encore il
abandonne toute structure linaire et cohrente; il rompt avec toute la
tradition romanesque, crant un style drgl et confus. Immermann fait expliquer
lĠditeur, par le relieur, son nouveau concept sur un plan mtapotique
intgr dans son roman (chap. Ç Correspondance È, Ire
partie) :
Ç Mais, de nos jours,
la magie de ce style insidieux nĠopre plus. Excellence, de nos jours, il faut
plus que souffler dans des trombones, il faut battre le tam-tam (É), il faut
recourir aux fausses quintes et aux pires cacophonies, si lĠon veut ÔempoignerĠ
comme on dit aujourdĠhui. Le style rgulier est pass de mode ; un auteur
qui veut russir doit Ïuvrer en dehors des rgles. (É) Jetez vos chapitres
ple-mle, (É), forgez des caractres inadapts aux vnements, parpillez des
vnements sans caractres, comme des chiens errants. En un mot : de la confusion !
Excellence, de la confusion ! Croyez-moi, sans confusion, vous nĠarriverez
plus rien ! È
Peut-on prvenir son
public plus sincrement de ce qui lĠattend la lecture que par cette
Ç confusion È triplement martele dans ces impratifs ? On se
souvient que le roman dbute par le chapitre 11 !
De mme que le
protagoniste Mnchhausen prend le dessus sur son auteur, le relieur, sans
attendre lĠavis de lĠditeur, manipule et rectifie (dans le sens polmique
dĠImmermann) les titres dĠautres livres relier ; ici, il intervertit
arbitrairement lĠordre des chapitres pour semer la confusion afin dĠaugmenter
la tension, Ç le suspense È dirions-nous : Ç Tels que sont
prsent relis vos chapitres, personne ne peut deviner o lĠon en est du
rcit, ni qui sont ce vieux baron, la demoiselle et le matre dĠcole (É) È.
Cette mesure, il ne faut pourtant pas la prendre la lettre – quoique
applique par Immermann dans son propre roman, certes la recherche de
nouvelles formes de narration quĠil qualifie de Ç en arabesques È. Le
manque de cohrence exige du lecteur de combler dĠune certaine manire les
lacunes de sens et de chercher les relations sous-jacentes entre les lments
disparates – une conception trs en avance quand on pense quĠAlfred Jarry
dclarait en 1894 vouloir jouer Ç au colin-maillard È avec son lecteur.
Non sans ambigut,
lĠpisode mentionn contient galement une pointe satirique contre la cible
majeure de sa moquerie, savoir le prince de Pckler-Muskau, qui dj avait
plac, par un spleen, dans ses Briefe eines Verstorbenen (Lettres
dĠun trpass, 1830-32), les
lettres 25-48 avant les lettres 1-24. CĠest ainsi quĠil faut entendre les
remerciements de lĠditeur, convaincu par ce conseil du relieur :
Ç Dsormais, je me laisserai conseiller dans mon mtier par le premier
venu, ft-ce votre apprenti, sĠil a quelque ide me soumettre pour mon
nouveau livre. È
CĠest
lĠ Ç actuelle inflation livresque È attise par des crivains
vantards et prtentieux et le nĠimporte quoi sur le march du livre
quĠImmermann vise ici. La figure du professeur dont la main gauche tournait les
pages du parchemin dĠun livre tandis que la main droite rdigeait le
commentaire de ce quĠil venait de lire (1re partie, chap. 12)
nĠillustre que trop bien cette nouvelle vague. Ce roman reste donc bien un
roman sur lĠcriture – lĠauteur critique, il cite dĠautres textes et cite
mme des citations, ce qui fait de son ouvrage un roman
Ç intertextuel È adress des lecteurs cultivs qui devaient
partager et la connaissance de la matire et son attitude trs subjective
envers certains courants contemporains de la littrature.
La conception dĠun
roman double
Dans Munchhausen
sĠentrelacent deux histoires et deux sries de personnages, lĠune
fantastico-comique et lĠautre plutt srieuse. De mme lĠaction se situe tantt
dans le vieux chteau dans la principaut de Dnkelblasenheim, tantt dans une
ferme et une petite ville voisine.
Mnchhausen, qui se dit le
petit-fils du lgendaire baron mensonger, vagabonde travers le monde en
compagnie de son serviteur Charles Buttervogel (Ç Oiseau de
beurre È). Tous deux arrivent au chteau dlabr Schnick-Schnack-Schnurr (toponyme
expressif, lui aussi, que lĠon pourrait traduire par Ç bla-bla et
balivernes È). Mnchhausen sĠy rend indispensable en divertissant, par les
contes de ses aventures extraordinaires, un baron snile qui sĠy laisse
prendre, sa fille Emerance, en attente de son prince charmant de la ligne
teinte de Hechelkram, et le matre dĠcole Agsilas, devenu fou la suite de
ses tudes en phontique. Quoique tous soient obsds par leurs propres ides
fixes, ils se laissent convaincre par lĠimposteur quĠil est le seul penseur
raisonnable. Comme ils ont perdu compltement le sens de la ralit,
Mnchhausen se complat les manipuler et les gagner au projet de
construction dĠune usine de Ç solidification de lĠair È (en allemand,
on dit, pour fabuler/rver, Ç construire des chteaux en lĠair È) et
savoure son rle de suprieur qui jongle avec toutes les folies et inventions
ambitieuses de son poque. Pour Immermann, il est le prototype de lĠhomme
moderne, dracin et incapable de crer des relations humaines stables, dont la
conscience hypertrophie touffe toute spontanit et finit par sĠautodtruire
dans le nihilisme (Ç DĠo venons-nous sinon du nant – O
retournons-nous sinon au nant ? fait-il dire son protagoniste). Par
consquent, lĠauteur le fait disparatre au moment o sa fonction de narrateur
est termine ; il le dissout dans des Ç on-dit È, des lgendes
comme celle de sa cration alchimique, et travers des protagonistes hiratiques
qui se croisent dans le va-et-vient la GrandĠCour et se superposent en
diffrents plans du rcit – tout en le gardant ainsi omniprsent au cours
du roman.
Les rcits du
Ç chasseur impnitent È et de la Ç GrandĠCour È se
droulent de manire diamtralement oppose – le style manque totalement
dĠironie et de satire – et introduisent le lecteur dans le monde clos
dĠune ruralit quasi idyllique et utopique gouvern par une espce de
patriarche et juge en mme temps, le Ç Hofschulze È
(Ç maire È [M. Desfeuilles], Ç doyen È et Ç vieux
fermier È [O. Blavier] en franais). Ç Cette ferme sĠappelait Cour,
Cour de Justice, (É) dite la Cour par excellence. Son
propritaire tait le chef, en fait, des autres fermiers È ; ceux-ci
formaient une communaut presque autonome. Cet univers champtre contraste
autant avec le monde fodal de lĠancien rgime quĠavec le monde artificiel de
lĠhomme moderne qui doit se crer une identit travers des valeurs et des
qualits intellectuelles, non comme individu mais comme porteur dĠides. Il
faut cependant prendre garde de trop idaliser ce monde rural aux dpens de
lĠunivers mnchhausenien. Les valeurs Ç du grand, du vrai et de
lĠhumain È, telles que les reprsentent Lisbeth et Oswald, guids par
Ç le cÏur comme unique boussole È, ne se trouvent ralises ni dans
le chteau de Schnick-Schnack-Schnurr ni dans lĠordre rigide de la GrandĠCour.
CĠest donc par malentendu, ou plutt par nostalgie dĠune re
pr-industrielle, que lĠon a spar, apparemment sans trop de dommages, cette
partie du Ç roman-double È, publie sous le titre Der Oberhof en
Allemagne et peu aprs en France sous les titres Les Paysans de Westphalie (trad.
par M. Desfeuilles, Paris, Hachette, 1871) et La Blonde Lisbeth (trad.
par M. dĠAsa, Paris, Hetzel, s.d.).
Il serait vain de retracer
tous les mandres de ce rcit, de toutes les descriptions et rflexions ;
il sĠagit de tableaux de mÏurs, plus ou moins dcousus, dĠun ralisme qui
devait initier un nouveau genre, celui des contes ruraux. Ceux-ci sont nous au
rcit du baron mensonger par les personnages, notamment par Lisbeth, cette
enfant Ç trouve È qui rencontre son amant Oswald la GrandĠCour (IVe
partie), et sĠavre la fin tre la fille naturelle de Mnchhausen et de la
fille du vieux baron de la principaut de Hechelkram. Mais curieusement, les
chemins du pre et de la fille, fille qui reprsente, par son aspiration au
vrai et lĠauthenticit, son oppose radicale, ne se croisent jamais, dans
tout le roman. Dans lĠpisode o Mnchhausen rvle Oswald cette vrit, il
insinue galement quĠil a jou un rle secret dans la biographie de son futur
gendre. Lui qui aime se vanter de ses multiples aventures amoureuses laisse
sous-entendre maintenant une relation incestueuse entre frre et sÏur, mais et
le narrateur et lĠauteur laissent aussi bien le protagoniste Oswald que le
lecteur dans le doute.
LĠargument par lequel
lĠditeur de la dernire version franaise cite plus haut, M. Nefftzer,
justifie la restriction cette partie du roman pour la publier est
remarquable :
Ç CĠest cette partie
du roman allemand quĠon a dtache et runie ici, en ne conservant de la partie
satirique et comique que ce qui a paru ncessaire pour maintenir la liaison. Il
ne fallait pas songer traduire le roman tout entier (É). Fastidieux pour les
Allemands, il serait tout fait inintelligible pour les lecteurs
franais. È
Le verdict de cet arbiter
elegantiarum de la deuxime moiti du XIXe sicle a donc
empch une traduction intgrale et priv le public francophone, jusquĠ nos
jours, du plaisir dĠune lecture surprenante et unique. Raymond Queneau,
quĠAndr Blavier avait inform du travail de traduction entrepris par sa femme,
Odette, comprit que gisait dans cet ouvrage dĠImmermann une vraie mine dĠor,
dans sa conception littraire tout fait moderne[1].
Effectivement, dans ce texte farfelu, Immermann anticipe des techniques
narratives qui le rapprochent des auteurs Ç oulipiens È, tels Queneau
et plus encore Italo Calvino ; ils crivent par pur plaisir ludique
– non sans esprit pour autant ! – et sans but ultrieur,
semblables aux membres de Ç LĠOrdre de lĠne vert È, dans Mnchhausen,
qui a pour devise Ç LĠapptit vient en mangeant È (en franais dans
le texte allemand !). Pour ma part, cette devise sĠest confirme tout au long
de la lecture de ce roman savoureux ; quĠil en fut ainsi pour la
traductrice, Odette Blavier, je peux en tmoigner grce aux nombreux et trs
beaux entretiens avec elle, qui nĠaura malheureusement pas eu le bonheur de
voir sa traduction dite[2].
Riewert
Ehrich
Freiburg/Breisgau, janvier 2008
[1] Ds 1955, dans une lettre Raymond Queneau, Andr Blavier, comme lui membre du Collge de ˘Pataphysique (comme Queneau aussi, il en sera Satrape), voque la traduction sur laquelle sa femme, Odette, travaille. Le sujet sera rgulirement abord dans les changes pistolaires, jusquĠen 1963, quand Queneau propose Gallimard la publication de lĠÏuvre, dont la longueur effraye lĠditeur (Queneau suggre alors de laisser tomber la partie bucolique, dont existent dj des traductions). En 1972, le manuscrit, retrouv dans les papiers dĠAlbert-Marie Schmidt, est remis Gallimard par les hritiers ; Queneau le soumet Claude Gallimard, sans plus de succs. Les ditions Marabout (Verviers) estimeront de leur ct le rcit trop littraire É
[2] Si lĠon excepte la
parution en feuilleton, partir de 1976, dans la trs confidentielle AaRevue
de Richard Tialans (Lige).