Postface

 

 

 

 

 

Lebe hoch, du gŸt'ger Kšnig,
Sohn des Chaos, mŠcht'ger DŠmon,
Widerspruch, du Herr des Liedes!
Widerspruch, du Herr der Welt!

(Immermann)

 

 (Vive, toi, bon roi,

Fils du chaos, dŽmon puissant,

Contradiction, toi, seigneur du chant !

Contradiction, toi, seigneur du monde !)

 

 

Karl Leberecht Immermann – quelques repres biographiques

 

LĠauteur des Aventures du baron de MŸnchhausen naquit le 24 avril 1796 ˆ Magdeburg – fils dĠun fonctionnaire protestant prussien. Le petit Karl fut scolarisŽ ˆ une Žpoque politiquement mouvementŽe : sa ville natale, occupŽe depuis novembre 1806 par les troupes napolŽoniennes, devint une garnison franaise ; lĠempereur dŽcrŽta une constitution pour le royaume de Westphalie en novembre 1807 et intŽgra le corps des fonctionnaires dans son administration. Le pre du jeune Karl, Gottlieb Leberecht Immermann, bon royaliste, dut se soumettre ˆ la loi franaise. ƒglises et b‰timents publics furent transformŽs en Žcuries et dŽp™ts de ravitaillement. Il en alla ainsi dĠune partie du clo”tre dans lequel se trouvait le paedagogium Ç Unserer lieben Frauen È (Ç de Notre-Dame È), Žtablissement renommŽ que frŽquentait Karl Leberecht.

Aprs le lycŽe, en 1813, il entreprit des Žtudes de droit ˆ lĠuniversitŽ de Halle et sĠengagea, aprs la bataille de Leipzig, dans lĠarmŽe, contre les troupes de NapolŽon. Aprs un sŽjour de trois mois ˆ lĠh™pital militaire, il reprit ses Žtudes en 1814 ; en 1815 pourtant, il participa ˆ  nouveau aux combats, assistant aux batailles lŽgendaires de Ligny et de Waterloo ; il rŽdigea un journal de guerre – la campagne devait lĠamener jusquĠˆ Paris. De retour ˆ Halle, il fit la connaissance du fantastique auteur romantique Friedrich de la Motte-FouquŽ ­­– amitiŽ qui prit fin par la brouille avec la corporation dĠŽtudiants Teutonia, pour avoir pris la dŽfense dĠun Žtudiant en thŽologie, victime dĠune redoutable campagne de vitupŽration de la part de ses condisciples – une mesure qui divisa la corporation.

Immermann passa son premier examen en 1818 ; une annŽe de stage suivit, ˆ Oschersleben et Magdeburg, avant le deuxime examen dĠŽtat, en 1819, qui devait lui offrir le poste dĠauditeur ˆ la commanderie gŽnŽrale de MŸnster (Westphalie). Il se lia dĠamitiŽ ˆ vie avec Ludwig Tieck, lĠun des coryphŽes du romantisme allemand.

1821 vit na”tre une liaison amoureuse avec la comtesse Elisa dĠAhlefeld, Žpouse du lŽgendaire baron LŸtzow, de huit ans son a”nŽe. Cette relation, extraordinaire pour lĠŽpoque, allait durer presque deux dŽcennies, jusquĠen 1839. La comtesse, aprs son divorce de LŸtzow en 1825, alla rejoindre Immermann ˆ Magdeburg, o il avait ŽtŽ mutŽ comme juge dĠinstruction. Bien quĠils aient partagŽ le mme toit, elle ne consentit pas au mariage, ce pourquoi, probablement, leur relation se dŽgrada, et Immermann se tourna alors vers Marianne Niemeyer. Petite-fille du chancelier de lĠuniversitŽ de Halle, elle avait juste 18 ans lorsquĠil fit sa connaissance en 1838, Žpoque o il Žtait rŽdigeait son MŸnchhausen. Il lĠŽpousera en octobre 1839, immŽdiatement aprs la rupture avec Elisa. Elle prtera quelques-uns de ses traits ˆ Ç la blonde Lisbeth È des chapitres consacrŽs ˆ lĠOberhof (la Ç GrandĠCour È) dans la geste du baron mensonger. Le voyage de noces conduira le nouveau couple de la Saxe ˆ la Thuringe ; leur bonheur conjugal sera bref : lĠŽcrivain meurt dĠun Ïdme pulmonaire, le 25 aožt 1840, quelques jours seulement aprs la naissance de leur fille Caroline.

En avril 1822, Immermann avait reu la visite de Heinrich Heine ˆ DŸsseldorf. LĠauteur de la Loreley, avec qui il entretiendra par la suite une correspondance soutenue, le remercia dĠavoir publiŽ, dans le Rheinisch-WestfŠlischer Anzeiger, un compte rendu trs favorable de son  premier recueil, Gedichte (Pomes), et il lui dŽdiera encore, plus tard, la troisime partie de ses Reisebilder (Impressions de voyage, 1830).

Immermann traduisit le roman Ivanhoe de Walter Scott entre 1823 et 1825 ; aprs un autre examen dĠŽtat ˆ Berlin, on lui proposa un poste au tribunal de DŸsseldorf ; un an plus tard, il fut nommŽ conseiller de lŽgation dans cette ville rhŽnane.

CĠest lˆ quĠil rŽdigea sa premire tragŽdie (Trauerspiel in Tyrol, pice que Goethe loua pour ses Ç curiositŽs fantastiques È et qui fut aussi bien reue par Heine). Son cercle dĠamis sĠagrandit – il entretenait des contacts avec le cŽlbre Ç Mittwochskreis È (CŽnacle du mercredi) ˆ Berlin, auquel appartenaient, entre autres, les Žcrivains Adalbert von Chamisso et Willibald Alexis. Le peintre Wilhelm von Schadow lĞintroduisit dans son cercle dĠartistes et il participa ainsi, en 1829, ˆ la fondation du Ç Kunstverein fŸr die Rheinlande und Westfalen È, association dĠillustres peintres contemporains. Sa vie littŽraire et artistique prit de plus en plus dĠenvergure. Il connut dĠautres amitiŽs, mais aussi des dŽmlŽs, par exemple avec le compositeur FŽlix Mendelssohn - Bartholdy, alors directeur musical de lĠOpŽra, ou le pote conservateur et nationaliste August von Platen : sa polŽmique contre lui culmine dans sa pasquinade Der im Irrgarten der Metrik herumtaumelnde Kavalier (Ç Le cavalier chancelant dans le jardin labyrinthe de la prosodie È).

LĠamitiŽ avec le dramaturge et pote alcoolique Daniel Christian Dietrich Grabbe (1801-1836) prit une tout autre dimension. Il endossa le r™le de protecteur de cet Ç enfant terrible È de la littŽrature, de caractre et de comportement tout ˆ fait diffŽrents des siens : leur relation connut bien des tensions, sans compromettre pour autant le fonctionnaire Immermann dans son milieu bien normŽ. Grabbe dŽmŽnagea de Detmold ˆ DŸsseldorf, o Immermann lui avait procurŽ des commandes. Il lui consacrera plus tard un essai dans les Memorabilien – sorte de synthse dĠautobiographie et dĠhistoire du thމtre de son Žpoque – quĠil rŽdigea aprs MŸnchhausen et jusquĠˆ sa mort.

Quoique brillant juriste, renommŽ en tant que publiciste juridique, Immermann prit congŽ de ses fonctions au Tribunal dĠInstance en 1835. Son ambition portait de plus en plus sur une rŽforme de la dramaturgie quĠil voulait mettre en Ïuvre durant son intendance au Thމtre de DŸsseldorf. La fermeture de lĠŽtablissement, en mars 1837, par manque de moyens financiers, fut un coup dur,  psychologiquement, qui mit fin ˆ son entreprise. Cette mme annŽe, Immermann et quelques-uns de ses amis fondrent lĠOrden der Zwecklosen Gesellschaft (lĠOrdre de la sociŽtŽ sans but) dont le but exclusif Žtait, justement, de Ç ne  pas avoir de but È, et qui fut lĠun des  mouvements de protestation contre Ç certaines anomalies È de la sociŽtŽ de lĠŽpoque, et contre la dŽception et lĠhumiliation subies. Le comble des ambitions des membres de lĠOrdre, lors de leurs soirŽes, Žtait la production de Ç non-sens supŽrieur È, de parodie, satire et ironie – inutile de souligner la parentŽ spirituelle avec lĠami Grabbe, lĠauteur de Scherz, Satire, Ironie und tiefere Bedeutung, 1822 (traduit en franais, en 1901, par Alfred Jarry, sous le titre Les Silnes), mort ˆ peine un an plus t™t.

Immermann, qui sĠŽtait consacrŽ durant des annŽes ˆ la scne et avait crŽŽ une foultitude de drames au succs reconnu (des comŽdies, comme Die Prinzen von Syracus (1821), Das Auge der Liebe (1824) aussi bien que des tragŽdies, comme Das Thal von Ronceval, Edwin, Petrarca, crŽŽes en 1822, Das Trauerspiel in Tyrol (1828), la trilogie Alexis (1832), la pice mythique Merlin (1832) ou lĠŽpopŽe comique TulifŠntchen, rŽalisŽe en lĠannŽe rŽvolutionnaire 1830), sĠaventura dŽsormais sur le terrain de lĠŽcriture en prose – autre consŽquence de lĠarrt forcŽ de ses ambitions dramaturgiques.

En 1836, il publia son premier grand roman, Die Epigonen (Ç Les ƒpigones È), qui reflte dĠune manire assez rŽaliste, mais aussi critique, son Žpoque restauratrice et le milieu bourgeois ˆ travers lĠexemple dĠun jeune commerant. Montrant un certain dŽgožt vis-ˆ-vis de la nouvelle gŽnŽration nourrie dĠidŽes reues et qui pr™ne des valeurs superficielles, il prŽsente son jeune protagoniste, Hermann, comme un dŽsillusionnŽ sceptique qui dŽclare, au dŽbut du roman, en avoir Ç terminŽ avec cette vie  È, le temps des illusions Žtant passŽ. Immermann – renversant le modle du Wilhelm Meister de Goethe dont le jeune hŽros poursuit encore des intentions ambitieuses – nomme toute son Žpoque Ç Žpoque dĠŽpigones È, et il lĠŽtale avec son curieux Žventail de caractres romanesques issus de tous les rangs et milieux – son contemporain Theodor Mundt y  voyait toute une panoplie Ç de cancres et borgnes È. Cette Ïuvre marque une nette cŽsure avec le romantisme, sans pour autant rejoindre idŽologiquement le groupement littŽraire rŽvolutionnaire de La jeune Allemagne. Pourquoi Immermann ne fut-il pas mieux intŽgrŽ dans ce mouvement de jeunes rebelles littŽraires, la question sĠest souvent posŽe. Une des rŽponses plausibles serait quĠil Žtait dĠune demi-gŽnŽration trop Ç vieux È et que, tout en acceptant la contingence de lĠŽvolution historique, il ne croyait pas au concept hŽgŽlien de la tŽlŽologie de lĠhistoire ; pour lui, lĠironie tr™ne au-dessus de lĠidŽologie, et cette supŽrioritŽ se reflte entirement dans le roman. Ce qui nĠempcha pas rencontres et rapprochements avec les plus en vue de ces Ç jeunes Allemands È : Immermann rendit visite ˆ Gutzkow dans la ville de Hambourg ; Heinrich Laube quant ˆ lui alla voir, ˆ DŸsseldorf, Immermann, qui entretenait aussi des contacts avec Ludolf Wienbarg, auteur des programmatiques €sthetische FeldzŸge (Campagnes esthŽtiques), et Arnold Ruge, deux autres reprŽsentants du mouvement.

Deux ans aprs les ƒpigones parut son MŸnchhausen  sa deuxime grande prose – qui eut un impact aussi puissant sur les lecteurs de son Žpoque, mais non sans (ou gr‰ce ˆ) certains malentendus. LĠ Ç idyllique È Žpisode de la GrandĠCour connut maints tirages ˆ part – dĠaucuns pensaient y voir une espce de concept conservateur et alternatif, sinon une utopie rŽactionnaire, par rapport ˆ la sociŽtŽ sĠindustrialisant toujours plus. CĠŽtait mŽconna”tre son ironie subtile, et lĠarracher arbitrairement du fil narrateur qui la lie ˆ la geste de MŸnchhausen, alors que ce nĠest que par leurs interfŽrences que les deux parties, ˆ premire vue bien diffŽrentes sinon opposŽes, se justifient mutuellement comme un ensemble. Les sŽparer, cĠŽtait amputer lĠouvrage dans son intŽgralitŽ, tel que lĠauteur lĠavait conu. Mais il mourut et ne put empcher ce dŽcoupage.

Si, pour ses grands prŽdŽcesseurs du romantisme, notamment E.T.A. Hoffmann et Clemens Brentano, les fous et les types excentriques, bien que marginaux, reprŽsentaient lĠespce humaine dans sa vŽritable nature, devenant la proie facile des gens dits Ç raisonnables È qui sĠen moquent et les excluent comme parias, chez Immermann, les folies des gens et leurs fixations ˆ des fantasmes ne sont que les sympt™mes dĠune nouvelle maladie de lĠŽpoque, celle du mensonge, du faux et de la tromperie. En poussant lĠabsurditŽ et lĠinvraisemblable ˆ lĠextrme, il dŽmontre que le Ç normal È est devenu lĠexceptionnel. Il vise ainsi ˆ dŽmonter, par lĠironie, la dŽraison qui a pris le dessus, en reflŽtant la structure ironique mme de la vie en tant que telle. Par cette inversion, il sĠavre de nouveau bon disciple de son ami Grabbe.

 

 

DorŽs Karikatur von MŸnchhausen 

Gustave DorŽ : MŸnchhausen (1853)

 

 

Le vŽritable baron de MŸnchhausen et les MŸnchhauseniana

 

Le modle historique, le noble allemand Karl Friedrich Hieronymus Freiherr von MŸnchhausen, naquit le 11 mai 1720 ˆ Bodenwerder et y mourut le 22 fŽvrier 1797. Il participa, incorporŽ dans le rŽgiment de Riga, ˆ deux campagnes russes contre les Turcs et Žpousa, en 1744, la fille dĠun de ses amis baltes, Jacobine von Dunten, puis se retira en 1750 avec elle dans son ch‰teau de Bodenwerder. CĠest lˆ o il se plaisait ˆ rassembler un cercle dĠamis de chasse et de table pour leur conter ses aventures rocambolesques. Pour son gožt de la raillerie, son imposture et ses exagŽrations, ce farfelu fut rapidement connu dans toute la contrŽe. Aprs la mort de sa premire femme, il se remaria en 1794 avec Bernhardine von BrŸnn, de cinquante ans sa cadette. Leur mŽnage se brisa peu aprs. Le procs en divorce fit beaucoup de bruit et finit par ruiner le baron.

 

En littŽrature, son nom appara”t pour la premire fois de son vivant, en 1781, peu dissimulŽ sous forme de la synecdoque Ç M-h-s-n È dans le recueil de bouffonneries Vade Mecum fŸr lustige Leute, (Ç VademŽcum pour gens gais È) dĠun auteur anonyme. ƒgalement sans mention dĠauteur, Baron MunchausenĠs Narrative of his Marvellous Travels and Campaigns in Russia  parut en 1786. Cette histoire burlesque anglaise est attribuŽe ˆ lĠhonorable savant allemand et traducteur Rudolf Erich Raspe, membre de la Ç Royal Society of London È qui est vraisemblablement lĠauteur des deux publications anonymes. Fort jaloux du baron, para”t-il, il voulait jeter le discrŽdit sur son contemporain de mme rang de noblesse et le rŽtrograder au titre de clown. Sa version fut traduite (et augmentŽe) la mme annŽe par Gottfried August BŸrger et publiŽe sous le titre amplifiŽ Wunderbare Reisen zu Wasser und Lande, FeldzŸge und lustige Abentheuer des Freyherrn von MŸnchhausen, wie er dieselben bey der Flasche im Cirkel seiner Freunde selbst zu erzŠhlen pflegt  (Ç Les miraculeux voyages sur mer et sur terre, campagnes de guerre et aventures burlesques du Baron de MŸnchhausen, tels quĠil avait coutume de les raconter lui-mme, auprs dĠune bouteille, au cercle de ses amis È). Non seulement il introduisait le baron lui-mme comme le narrateur de ses anecdotes, mais il suggŽrait Žgalement que ses affabulations avaient un rapport avec lĠalcool, ainsi quĠun caractre de Ç tŽmoignage È qui devait ajouter ˆ lĠauthenticitŽ du rŽcit. CĠest toujours la ville de Londres qui figure comme lieu de parution de cette Ždition allemande de 1786. Gr‰ce ˆ BŸrger donc, qui avait connu Raspe ˆ Gšttingen, les MŸnchhausiades furent ramenŽes, en quelque sorte, ˆ leurs pays et langue dĠorigine. Plus tard, le gendre de BŸrger devait affirmer que Raspe avait rŽdigŽ aussi le texte allemand. Restent bien des mystres autour de la gense littŽraire de cette matire burlesque et cĠest comme si la confusion entre mensonge et vŽritŽ sĠŽtait Žtendue ds le dŽpart de la geste du baron aux circonstances de publication! QuoiquĠil en soit, la version de Raspe/BŸrger devint rapidement trs populaire en Angleterre, en AmŽrique du Nord et en Allemagne, certes autant pour son humour que pour la co•ncidence entre, dĠun c™tŽ, un personnage historique, et de lĠautre, une situation politique post-rŽvolutionnaire, ˆ la fin dĠun XVIIIe sicle, o un baron indŽpendant se prtait particulirement ˆ incarner un hŽros de contes de chasse, de voyage et de guerre. Ce type de cavalier solitaire, vif et supŽrieur, plein dĠhumour et dĠesprit, se dŽtacha rapidement de son modle vivant, et la sŽrie de ses aventures invraisemblables se laissa, similaire ˆ nos Ç sŽries È tŽlŽvisŽes ou romanesques, augmenter, modifier et multiplier ˆ des fins purement divertissantes, voire de satire politique, sans falsifier pour autant le caractre original de son protagoniste. (Les rŽimpressions et dŽrivŽs de la version BŸrger connurent ˆ elles seules plus de cent soixante Žditions diffŽrentes en Allemagne et en France jusquĠˆ la Premire Guerre mondiale). Suivirent bient™t maintes traductions et imitations, dont Leben und Taten des jŸngeren Herrn von MŸnchhausen dĠA.G.F. Rebmann, 1795, jusquĠˆ la crŽation dĠun pendant fŽminin (Abenteuer des FrŠuleins Emilie von Bornau de H.T.L. Schnorr en 1801), qui sont les plus connues ˆ cette Žpoque – sans parler de vŽritables parodies telles Die seltsamen Reisen und Abenteuer von Herrn Peter von Gro§maul, Taufpaten MŸnchhausens (Les voyages et aventures bizarres de Monsieur Pierre de GrandĠGueule, parrain de Munchhausen ) de 1812 ou des versions de plus en plus fantastiques du genre Ç Dernires nouvelles de la descente en enfer du ressuscitŽ Empereur des mensonges È (1849) par un certain X. LŸgenmund (= X. Bouchemensongre), et sans non plus parler des versifications, des livres de jeunesse, et jĠen passe.

Des adaptations les plus importantes au XXe sicle, je me bornerai ˆ nommer MŸnchhausen und Clarissa de Paul Scheerbart (1909) et la version dramatique MŸnchhausen de Walter Hasenclever, rŽdigŽe en 1933-1935 et publiŽe en 1947.

 

EntrŽ ainsi dans le patrimoine de la littŽrature populaire, le fabuleux baron mensonger connut la notoriŽtŽ durant tout le XIXe sicle et ce bien au-delˆ des frontires, il entra dans les manuels de conversation (dans lĠun dĠeux, on le rapprocha mme de Robin des Bois, comme bienfaiteur des pauvres et des opprimŽs). En tant quĠhomme aux qualitŽs extraordinaires, il devient rapidement un Ç superman È  rejoignant ainsi le mythe ancien du Ç miles gloriosus È. Tous les personnages mythiques reprŽsentant du genre, comme Cyrano de Bergerac ou Falstaff, sont de pures fictions. MŸnchhausen, lui, est peut-tre le seul mythe comique de la littŽrature mondiale qui renvoie ˆ un personnage historiquement rŽel.

 

 

 

 

Les intentions dĠImmermann

 

Il para”t indispensable de considŽrer le MŸnchhausen dĠImmermann par rapport ˆ son contexte – lĠauteur pouvait compter sur la popularitŽ de son hŽros et sur la connaissance que son public en avait. Les dichotomies entre vŽritŽ et mensonge, masque et identitŽ, apparence et rŽalitŽ Žtaient omniprŽsentes dans les textes antŽrieurs, elles forment dŽsormais le sujet exclusif. Ce roman, dans lequel Immermann reprend la confrontation du baron ˆ ses propres mensonges, compte parmi les meilleurs romans comiques de langue allemande.

Ë lĠinstar des autres versions, il fait abstraction du dŽcor historique et gŽographique, dŽtachant le baron de son modle, Hieronymus von MŸnchhausen, dont le protagoniste, du mme nom, devient le petit-fils, qui dŽclare aimer la vŽritŽ. Au lieu dĠexploiter la matire de faon triviale en y ajoutant dĠautres aventures, il dissimule en quelque sorte le modle, en lĠamalgamant avec un contemporain, le prince de PŸckler-Muskau (1785-1871), jardinier, auteur de rŽcits de voyages trs populaires et comparable, par son comportement excentrique et Žgomaniaque, au MŸnchhausen historique, et il le fait figurer sous le nom de Ç Semilasso PŸckler È, par allusion ˆ son livre Semilasso in Afrika (SŽmilasso en Afrique, 1836). Il renvoie ensuite au picaresque pote-vagabond Abou Seid de Har”ri, dont le Maqanat venait dĠtre traduit en allemand par RŸckert en 1826 et 1837. Finalement, cĠest Immermann lui-mme, lĠauteur, qui sĠentretient avec son protagoniste. La polŽmique contre la production littŽraire de son Žpoque devient lĠun des thmes centraux ; un autre, la recherche dĠune orientation et dĠune justification nouvelles de lĠŽcrivain post-romantique, donc lĠautorŽflexion de celui qui a lĠambition dĠŽcrire par rapport ˆ son sujet, en thŽmatisant la relation auteur-narrateur. Le glissement du rŽcit de MŸnchhausen ˆ ce niveau purement mŽtatextuel culmine, au 6e chapitre de la IIIe partie, avec lĠintervention auctoriale du Ç cŽlbre Žcrivain Immermann È dans son propre roman o il se voit insultŽ par son protagoniste ; il manque de peu quĠil ne lui rŽclame des dŽdommagements pour lui avoir fourni Ç la matire ˆ un livre È. Cette Žmancipation dĠun Ç personnage autonome È littŽraire de son auteur, de la crŽature par rapport ˆ son crŽateur, ne trouve alors pas de semblable dans toute lĠhistoire littŽraire :

 

Ç - Quoi ! sĠŽcria Immermann. Tu te rŽvoltes, crŽature, contre ton crŽateur ?

- Vieil ami, rŽpliqua le baron calme et digne, vous nĠtes pas de taille ˆ crŽer un bonhomme de ma trempe. Vous avez notŽ quelques-unes de mes aventures, et fourni dĠaprs ces notes une part de ma biographie, cĠest tout. (É) Vous avez tout au plus du talent. Et puis non, vous nĠen avez mme pas, vous nĠtes quĠun imitateur. Vous avez toujours imitŽ, Shakespeare dĠabord, puis Schiller, et finalement Goethe. È Et lĠauteur, dotŽ dĠune bonne dose dĠautocritique et dĠauto-ironie finit par consentir, disant que le baron a Ç bien attrapŽ le ton de mes critiques patentŽs. È

 

Cette supŽrioritŽ du hŽros protŽiforme sur son crŽateur perdure dans tout le roman et se reflte dans un Žternel jeu de masques ; aprs avoir retournŽ son frac, le protagoniste devient mŽconnaissable ˆ son auteur :

 

Ç LĠŽcrivain regardait stupŽfait le nouvel tre qui venait de surgir comme par enchantement sous ses yeux. Ç Ainsi, vous tes donc rŽellementÉ ce que je nĠai jamais voulu croireÉ Vous tesÉ

- Ssstt ! Mon cher, sĠŽcria le baron, soudain inquiet. Ne prononcez pas certain mot, cĠest la seule chose qui puisse me faire peur ! Je voulais seulement vous prouver que je nĠavais pas ŽpuisŽ tous mes moyens. Avec ces gilets,  vestes et draps que vous voyez lˆ, je puis ˆ volontŽ, en boutonnant, retournant, dŽfonant, fabriquer des nŽo-Grecs, des matelots, des jockeysÉBref, je suis un assez habile ProtŽe. È

 

Peu avant, il lui avait dŽjˆ rŽvŽlŽ sa devise, qui lui garantit de subsister dans un monde corrompu et hypocrite et pour qui toute la vie nĠest quĠun Ç impromptu È, cĠest – ˆ lĠinstar des escrocs – de ne jamais tirer profit de ses mensonges :

 

Ç JĠai improvisŽ, soit ! jĠai commis des folies, dĠaccord ! jĠai pris quelques libertŽs avec la libertŽ, et mme de grandes libertŽs, oui ! jĠŽtais partout et nulle part, mon nom mĠŽtait toujours aussi indiffŽrent que les vtements de circonstance que je portais, mais je mĠŽtais promis de mener toutes ces aventures, ces imaginations, ces fables, ces vagabondages de faon dŽsintŽressŽe. (É) On se sent alors semblable ˆ Dieu. Un monde nouveau na”t, dont on est le roi et le bienfaiteur. È Son raisonnement est simple : Ç Que peut de nos jours un homme intelligent, sinon mentir, railler les vantards, se promener, se transformer et se mŽtamorphiser ? SĠenr™ler ˆ lĠarmŽe ? (É) T‰ter de la politique ? (É) SpŽculer ? Fi donc! (É) Jouer au penseur profond, ˆ lĠexcentrique, ˆ lĠoiseau-rare, au dŽsespŽrŽ ? UsŽ ! Que me reste-t-il alors ? Les mensonges, les bourdes, les traits dĠesprit. Menteur jĠŽtais, menteur je suis, menteur veux tre. JĠai misŽ sur la sottise, cĠest le jeu de hasard le plus noble qui soit. Lucien est mon ƒvangile, Abou Seid de SŽrouk mon seigneur et ma”tre. È (Le hŽros du littŽrateur Har”ri, sous de multiples dŽguisements, se moquait de tout et de tous.)

 

Et lĠauteur de laisser le lecteur dans lĠincertitude sur lĠidentitŽ de cet Ç archichancelier et prince du Fantastique, marquis du pays des Rves et roi de tous les Romanichels et Žtudiants-mendiants modernes È, ce Ç seigneur dĠIrrŽalitŽ, NŽbuleuse et Feu-Ardent, baron du royaume impie des Mites, des Tette-chvres et des Queues-de-carpes (É) etc. etc. etc È. Ë la fin du dixime chapitre de la IIIe partie, lors de lĠouverture par lĠauteur lui-mme dĠun Ç procs verbal dŽcorŽ dĠarabesques È (sic) de lĠaffaire MŸnchhausen – celui qui allait fonder un Ç Institut pour lĠAmŽlioration de la Race humaine È –  lĠŽcrivain fait savoir ˆ la dŽlŽgation :

 

Ç – Peut-tre suis-je mieux que vous au courant des dŽtails de son existence, mais qui il est en rŽalitŽ, je ne le sais pas plus que vous. È

Charles Buttervogel, son serviteur dŽvot, voit en ce Ç soi-disant ReifenschlŠger-Gooseberry-Hegel È un tre purement artificiel quĠil appelle un Ç moncule È, Ç homunculus È corrigŽ par lĠŽcrivain. Son pre, plus prŽcisement son grand-pre, Ç instruit dans les sciences dĠapothicaire et tous les micmacs contre nature È, aurait  Ç r™ti, cuit, fondu, grillŽ, filtrŽ, mijotŽ mon ma”tre avec tout son saint-frusquin, des gueuses, du sel de cuisine, du salptre et autres machins du diable ; a lui a valu un plaisir vraiment formidable mais aussi une terrible querelle avec lĠhonorable dame qui ne pouvait absolument pas sentir son soi-disant fils sorti dĠun creuset et dĠune pole ˆ frire È.

MŸnchhausen lui-mme rŽvle quĠil est Ç son propre pre et grand-pre, le toujours vivant, toujours fŽcond raconteur dĠhistoires de chasse et de cheval que lĠon connut jadis, le baron de MŸnchhausen, de et ˆ Bodenwerder È.

 

DissociŽ ainsi, MŸnchhausen devient un personnage complexe et hautement symbolique ; avec ses Ç gestes et opinions È, ce protagoniste synthŽtisŽ peut tre considŽrŽ comme la personnification du Ç Zeitgeist È (lĠesprit commun contemporain) de lĠŽpoque dans laquelle Immermann avait, lui aussi, bien du mal ˆ se situer. Les Ç MŸnchhauseniana È dŽjˆ existantes ne lui servaient que de Ç prŽ-texte È pour dŽmasquer une sociŽtŽ dans laquelle lĠapparence, le mensonge vital et lĠhypocrisie avaient pris le dessus ; les lecteurs contemporains savaient dŽcrypter son intention.

Sous cet angle, le lecteur comprend mieux les Ç arabesques È, une manire associative de conter qui renouait avec la manire la plus ancienne du parler et de la littŽrature populaires. Immermann tissait ainsi un filigrane dĠallusions, de citations, de remarques satiriques et polŽmiques et de renvois qui, si on voulait tous les reconstituer, rempliraient un volume de la mme envergure que le roman lui-mme. Comme dans Les ƒpigones,   vŽritable roman critique des mÏurs de son Žpoque, la rŽalitŽ est bien enchevillŽe dans MŸnchhausen, mais avec une intention purement satirico-ironique.

 

Sur le plan narratif, non seulement Immermann sĠintroduit ˆ dĠautres reprises dans le rŽcit et fait discuter les volontŽs du protagoniste-narrateur avec son auteur, mais encore il abandonne toute structure linŽaire et cohŽrente; il rompt avec toute la tradition romanesque, crŽant un style dŽrŽglŽ et confus. Immermann fait expliquer ˆ lĠŽditeur, par le relieur, son nouveau concept sur un plan mŽtapoŽtique intŽgrŽ dans son roman (chap. Ç Correspondance È, Ire partie) :

 

Ç Mais, de nos jours, la magie de ce style insidieux nĠopre plus. Excellence, de nos jours, il faut plus que souffler dans des trombones, il faut battre le tam-tam (É), il faut recourir aux fausses quintes et aux pires cacophonies, si lĠon veut ÔempoignerĠ comme on dit aujourdĠhui. Le style rŽgulier est passŽ de mode ; un auteur qui veut rŽussir doit Ïuvrer en dehors des rgles. (É) Jetez vos chapitres ple-mle, (É), forgez des caractres inadaptŽs aux ŽvŽnements, Žparpillez des ŽvŽnements sans caractres, comme des chiens errants. En  un  mot : de la confusion ! Excellence, de la confusion ! Croyez-moi, sans confusion, vous nĠarriverez plus ˆ rien ! È

 

Peut-on prŽvenir son public plus sincrement de ce qui lĠattend ˆ la lecture que par cette Ç confusion È triplement martelŽe dans ces impŽratifs ? On se souvient que le roman dŽbute par le chapitre 11 !

De mme que le protagoniste MŸnchhausen prend le dessus sur son auteur, le relieur, sans attendre lĠavis de lĠŽditeur, manipule et rectifie (dans le sens polŽmique dĠImmermann) les titres dĠautres livres ˆ relier ; ici, il intervertit arbitrairement lĠordre des chapitres pour semer la confusion afin dĠaugmenter la tension, Ç le suspense È dirions-nous : Ç Tels que sont ˆ prŽsent reliŽs vos chapitres, personne ne peut deviner o lĠon en est du rŽcit, ni qui sont ce vieux baron, la demoiselle et le ma”tre dĠŽcole (É) È. Cette mesure, il ne faut pourtant pas la prendre ˆ la lettre – quoique appliquŽe par Immermann dans son propre roman, certes ˆ la recherche de nouvelles formes de narration quĠil qualifie de Ç en arabesques È. Le manque de cohŽrence exige du lecteur de combler dĠune certaine manire les lacunes de sens et de chercher les relations sous-jacentes entre les ŽlŽments disparates – une conception trs en avance quand on pense quĠAlfred Jarry dŽclarait en 1894 vouloir jouer Ç au colin-maillard È avec son lecteur.

Non sans ambigu•tŽ, lĠŽpisode mentionnŽ contient Žgalement une pointe satirique contre la cible majeure de sa moquerie, ˆ savoir le prince de PŸckler-Muskau, qui dŽjˆ avait placŽ, par un spleen, dans ses Briefe eines Verstorbenen (Lettres dĠun trŽpassŽ, 1830-32), les lettres 25-48 avant les lettres 1-24. CĠest ainsi quĠil faut entendre les remerciements de lĠŽditeur, convaincu par ce conseil du relieur : Ç DŽsormais, je me laisserai conseiller dans mon mŽtier par le premier venu, fžt-ce votre apprenti, sĠil a quelque idŽe ˆ me soumettre pour mon nouveau livre. È

CĠest lĠ Ç actuelle inflation livresque È attisŽe par des Žcrivains vantards et prŽtentieux et le nĠimporte quoi sur le marchŽ du livre quĠImmermann vise ici. La figure du professeur dont la main gauche tournait les pages du parchemin dĠun livre tandis que la main droite rŽdigeait le commentaire de ce quĠil venait de lire (1re partie, chap. 12) nĠillustre que trop bien cette nouvelle vague. Ce roman reste donc bien un roman sur lĠŽcriture – lĠauteur critique, il cite dĠautres textes et cite mme des citations, ce qui fait de son ouvrage un roman Ç intertextuel È adressŽ ˆ des lecteurs cultivŽs qui devaient partager et la connaissance de la matire et son attitude trs subjective envers certains courants contemporains de la littŽrature.

 

 

La conception dĠun roman double

 

Dans Munchhausen sĠentrelacent deux histoires et deux sŽries de personnages, lĠune fantastico-comique et lĠautre plut™t sŽrieuse. De mme lĠaction se situe tant™t dans le vieux ch‰teau dans la principautŽ de DŸnkelblasenheim, tant™t dans une ferme et une petite ville voisine.

MŸnchhausen, qui se dit le petit-fils du lŽgendaire baron mensonger, vagabonde ˆ travers le monde en compagnie de son serviteur Charles Buttervogel (Ç Oiseau de beurre È). Tous deux arrivent au ch‰teau dŽlabrŽ Schnick-Schnack-Schnurr (toponyme expressif, lui aussi, que lĠon pourrait traduire par Ç bla-bla et balivernes È). MŸnchhausen sĠy rend indispensable en divertissant, par les contes de ses aventures extraordinaires, un baron sŽnile qui sĠy laisse prendre, sa fille Emerance, en attente de son prince charmant de la lignŽe Žteinte de Hechelkram, et le ma”tre dĠŽcole AgŽsilas, devenu fou ˆ la suite de ses Žtudes en phonŽtique. Quoique tous soient obsŽdŽs par leurs propres idŽes fixes, ils se laissent convaincre par lĠimposteur quĠil est le seul penseur raisonnable. Comme ils ont perdu compltement le sens de la rŽalitŽ, MŸnchhausen se compla”t ˆ les manipuler et ˆ les gagner au projet de construction dĠune usine de Ç solidification de lĠair È (en allemand, on dit, pour fabuler/rver, Ç construire des ch‰teaux en lĠair È) et savoure son r™le de supŽrieur qui jongle avec toutes les folies et inventions ambitieuses de son Žpoque. Pour Immermann, il est le prototype de lĠhomme moderne, dŽracinŽ et incapable de crŽer des relations humaines stables, dont la conscience hypertrophiŽe Žtouffe toute spontanŽitŽ et finit par sĠautodŽtruire dans le nihilisme (Ç DĠo venons-nous sinon du nŽant – O retournons-nous sinon au nŽant ? fait-il dire ˆ son protagoniste). Par consŽquent, lĠauteur le fait dispara”tre au moment o sa fonction de narrateur est terminŽe ; il le dissout dans des Ç on-dit È, des lŽgendes comme celle de sa crŽation alchimique, et ˆ travers des protagonistes hiŽratiques qui se croisent dans le va-et-vient ˆ la GrandĠCour et se superposent en diffŽrents plans du rŽcit – tout en le gardant ainsi omniprŽsent au cours du roman.

Les rŽcits du Ç chasseur impŽnitent È et de la Ç GrandĠCour È se dŽroulent de manire diamŽtralement opposŽe – le style manque totalement dĠironie et de satire – et introduisent le lecteur dans le monde clos dĠune ruralitŽ quasi idyllique et utopique gouvernŽ par une espce de patriarche et juge en mme temps, le Ç Hofschulze È (Ç maire È [M. Desfeuilles], Ç doyen È et Ç vieux fermier È [O. Blavier] en franais). Ç Cette ferme sĠappelait Cour, Cour de Justice, (É) dite la Cour par excellence. Son propriŽtaire Žtait le chef, en fait, des autres fermiers È ; ceux-ci formaient une communautŽ presque autonome. Cet univers champtre contraste autant avec le monde fŽodal de lĠancien rŽgime quĠavec le monde artificiel de lĠhomme moderne qui doit se crŽer une identitŽ ˆ travers des valeurs et des qualitŽs intellectuelles, non comme individu mais comme porteur dĠidŽes. Il faut cependant prendre garde de trop idŽaliser ce monde rural aux dŽpens de lĠunivers mŸnchhausenien. Les valeurs Ç du grand, du vrai et de lĠhumain È, telles que les reprŽsentent Lisbeth et Oswald, guidŽs par Ç le cÏur comme unique boussole È, ne se trouvent rŽalisŽes ni dans le ch‰teau de Schnick-Schnack-Schnurr ni dans lĠordre rigide de la GrandĠCour. CĠest donc par malentendu, ou plut™t par nostalgie dĠune re prŽ-industrielle, que lĠon a sŽparŽ, apparemment sans trop de dommages, cette partie du Ç roman-double È, publiŽe sous le titre Der Oberhof en Allemagne et peu aprs en France sous les titres Les Paysans de Westphalie (trad. par M. Desfeuilles, Paris, Hachette, 1871) et La Blonde Lisbeth (trad. par M. dĠAsa, Paris, Hetzel, s.d.).

Il serait vain de retracer tous les mŽandres de ce rŽcit, de toutes les descriptions et rŽflexions ; il sĠagit de tableaux de mÏurs, plus ou moins dŽcousus, dĠun rŽalisme qui devait initier un nouveau genre, celui des contes ruraux. Ceux-ci sont nouŽs au rŽcit du baron mensonger par les personnages, notamment par Lisbeth, cette enfant Ç trouvŽe È qui rencontre son amant Oswald ˆ la GrandĠCour (IVe partie), et sĠavre ˆ la fin tre la fille naturelle de MŸnchhausen et de la fille du vieux baron de la principautŽ de Hechelkram. Mais curieusement, les chemins du pre et de la fille, fille qui reprŽsente, par son aspiration au vrai et ˆ lĠauthenticitŽ, son opposŽe radicale, ne se croisent jamais, dans tout le roman. Dans lĠŽpisode o MŸnchhausen rŽvle ˆ Oswald cette vŽritŽ, il insinue Žgalement quĠil a jouŽ un r™le secret dans la biographie de son futur gendre. Lui qui aime se vanter de ses multiples aventures amoureuses laisse sous-entendre maintenant une relation incestueuse entre frre et sÏur, mais et le narrateur et lĠauteur laissent aussi bien le protagoniste Oswald que le lecteur dans le doute.

 

LĠargument par lequel lĠŽditeur de la dernire version franaise citŽe plus haut, M. Nefftzer, justifie la restriction ˆ cette partie du roman pour la publier est remarquable :

 

Ç  CĠest cette partie du roman allemand quĠon a dŽtachŽe et rŽunie ici, en ne conservant de la partie satirique et comique que ce qui a paru nŽcessaire pour maintenir la liaison. Il ne fallait pas songer ˆ traduire le roman tout entier (É). Fastidieux pour les Allemands, il serait tout ˆ fait inintelligible pour les lecteurs franais. È

 

Le verdict de cet arbiter elegantiarum de la deuxime moitiŽ du XIXe sicle a donc empchŽ une traduction intŽgrale et privŽ le public francophone, jusquĠˆ nos jours, du plaisir dĠune lecture surprenante et unique. Raymond Queneau, quĠAndrŽ Blavier avait informŽ du travail de traduction entrepris par sa femme, Odette, comprit que gisait dans cet ouvrage dĠImmermann une vraie mine dĠor, dans sa conception littŽraire tout ˆ fait moderne[1]. Effectivement, dans ce texte farfelu, Immermann anticipe des techniques narratives qui le rapprochent des auteurs Ç oulipiens È, tels Queneau et plus encore Italo Calvino ; ils Žcrivent par pur plaisir ludique – non sans esprit pour autant ! – et sans but ultŽrieur, semblables aux membres de Ç LĠOrdre de lĠ‰ne vert È, dans MŸnchhausen, qui a pour devise Ç LĠappŽtit vient en mangeant È (en franais dans le texte allemand !). Pour ma part, cette devise sĠest confirmŽe tout au long de la lecture de ce roman savoureux ; quĠil en fut ainsi pour la traductrice, Odette Blavier, je peux en tŽmoigner gr‰ce aux nombreux et trs beaux entretiens avec elle, qui nĠaura malheureusement pas eu le bonheur de voir sa  traduction ŽditŽe[2].

 

                                                                       Riewert Ehrich

                                                             Freiburg/Breisgau, janvier 2008



[1] Ds 1955,  dans une lettre ˆ Raymond Queneau, AndrŽ Blavier, comme lui membre du Collge de ˘Pataphysique (comme Queneau aussi, il en sera Satrape), Žvoque la traduction sur laquelle sa femme, Odette, travaille. Le sujet sera rŽgulirement abordŽ dans les Žchanges Žpistolaires, jusquĠen 1963,  quand Queneau propose ˆ Gallimard la publication de lĠÏuvre, dont la longueur effraye lĠŽditeur (Queneau suggre alors de laisser tomber la partie bucolique, dont existent dŽjˆ des traductions). En 1972, le manuscrit, retrouvŽ dans les papiers dĠAlbert-Marie Schmidt, est remis ˆ Gallimard par les hŽritiers ; Queneau le soumet ˆ Claude Gallimard, sans plus de succs. Les Žditions Marabout (Verviers) estimeront  de leur c™tŽ le rŽcit trop littŽraire É

 

 

 

 

[2] Si lĠon excepte la parution en feuilleton, ˆ partir de 1976, dans la trs confidentielle AaRevue de Richard Tialans (Lige).