VOYAGE AU PAYS DES GAGAOUZES

Savoir quĠil existe en Europe, dans un pays, la Moldavie – dont la sonoritŽ rappelle plus ou moins une contrŽe imaginŽe par HergŽ pour dŽpcher Tintin y remettre un peu dĠordre –, une rŽgion autonome appelŽe Gagaouzie, devrait constituer une heureuse nouvelle pour ceux que fait encore rver le lexique saugrenu surgissant parfois des pages dĠun atlas. LĠEurope est pleine de ces lieux o vivent des peuples oubliŽs. De temps en temps, leur nom constitue ˆ lui tout seul un joyeux pied de nez ˆ la pesante volontŽ dĠaplanir, de gommer les aspŽritŽs du monde.

 

Dans certaines vallŽes reculŽes des Carpathes, vivent des gens, les Csangos, qui sĠaffirment descendants -dĠAttila le Hun et dont la langue est traversŽe dĠexpressions roumaines, turques et mme perses, voire de fragments de langues disparues comme le petchengue et lĠavar. Les montagnes sŽparant la SlovŽnie de la Croatie sont peuplŽes des derniers reprŽsentants des communautŽs gottschees, auxquelles Karl-Markus Gauss a consacrŽ de belles pages en racontant comment, depuis leur arrivŽe au xive sicle, ces paysans germanophones sĠŽchinent ˆ arracher des terres ˆ la voracitŽ de la fort. Les Gagaouzes sont issus des mmes rŽgions du sud de lĠEurope que les Pomaks, les Goranis, les Torbeshis. Ë lĠinverse des premiers, issus de tribus dĠextraction turque et convertis ˆ lĠorthodoxie, ceux-ci sont des Slaves convertis ˆ lĠislam alors que leurs terres Žtaient ottomanes. Ces quatre peuples partagent la mme incertitude sur leurs origines historiques. Ils ont en commun de provenir des mmes zones gŽographiques, les Balkans, o se concentre une prodigieuse variŽtŽ de nationalitŽs – Yurucis et Aroumains de MacŽdoine, Tsiganes ashkalis du MontŽnŽgro, -dĠAlbanie et de Serbie, Bunjevcis de Vo•vodine, etc. –, et dĠavoir pour la plupart leur population ŽclatŽe entre la Grce, la Bulgarie, les ƒtats nŽs de lĠeffondrement de la Yougoslavie et les autres pays de la rŽgion. Une diffŽrence de taille distingue cependant les Gagaouzes de ces autres Ç petits peuples È : la Gagaouzie. Au contraire de ces minoritŽs dont les noms ne figurent pas sur les cartes parce quĠon ne leur reconna”t pas dĠintŽgritŽ territoriale, la rŽgion autonome de Gagaouzie est officiellement devenue rŽalitŽ administrative en dŽcembre 1994, quand lĠƒtat moldave lui a confŽrŽ ce statut.

 

SituŽ dans le sud de la Moldavie et peuplŽ de cent soixante mille habitants, le territoire sĠŽtend sur mille huit cents kilomtres carrŽs, soit lĠŽquivalent des deux tiers du Luxembourg. La Gagaouzie nĠest cependant pas constituŽe dĠun bloc. Elle descend sur une soixantaine de kilomtres vers le sud en longeant la frontire avec lĠUkraine, avant de sĠinterrompre pour cŽder quelques villages roumanophones ˆ la tutelle de Chisinau, capitale de la Moldavie, puis elle poursuit son chemin sur une vingtaine de kilomtres jusquĠaux extrŽmitŽs mŽridionales de la rŽpublique. Mme si la rŽgion autonome de Gagaouzie est la seule du genre, des communautŽs gagaouzes sont dispersŽes un peu partout dans le monde. Le BrŽsil a eu besoin de bras dans les annŽes 1920 et des Gagaouzes sont partis dŽfricher lĠAmazonie. Au dŽbut du xxe sicle, le gouvernement du tsar encouragea la colonisation de la SibŽrie et la mise en valeur de terres dans le Caucase et en Asie centrale. Des Gagaouzes en sont. Beaucoup vivent aussi en Grce, en Turquie, et dans une foule dĠautres nations. Cependant, les pays o ils sont les plus nombreux, en dehors de la Moldavie, sont encore ceux o ils sont dĠabord apparus. Originaires de la Dobroudja, zone ˆ cheval sur la Bulgarie et lĠUkraine, des frres de nos ressortissants moldaves peuplent encore en quantitŽ ces deux ƒtats. Leurs anctres seront restŽs indiffŽrents ˆ la sollicitude des Russes. Tout est en effet parti dĠune sorte de don : ˆ la fin du xixe sicle et au dŽbut du suivant, les tsars ont offert aux Gagaouzes de se dŽplacer avec armes et bagages pour coloniser les terres quĠils occupent aujourdĠhui en Moldavie, et de se soustraire du mme coup ˆ la fŽrule ottomane. La proposition impŽriale Žtait agrŽmentŽe dĠautres privilges auxquels il Žtait tentant de cŽder, et cĠest ainsi que le sud de la Moldavie sĠest peuplŽ, il y a deux sicles, de Gagaouzes. Cette alliance originelle souvent idŽalisŽe et m‰tinŽe de Realpolitik – les Russes voyaient lˆ un excellent moyen de sĠassurer le contr™le de territoires pris aux Turcs et ˆ peu prs inhabitŽs en dehors de quelques nomades tatars, en faisant assumer ˆ leurs Ç protŽgŽs È des responsabilitŽs assez analogues ˆ celles des cosaques chargŽs de la protection des marches de lĠempire –, a enfantŽ chez les Gagaouzes un fort sentiment de reconnaissance ˆ lĠŽgard de leurs frres orthodoxes.

 

Gagauz Yeri, (Ç Le Lieu gagaouze È) puisque tel est le nom vernaculaire de la province, a sa capitale, Comrat, o lĠuniversitŽ dispense des cours sur lĠhistoire de la civilisation gagaouze et o sige le gouvernement. Car cĠest une entitŽ politique et nationale, nantie de trois langues (gagaouze, roumain et russe), disposant de la souverainetŽ dans les domaines de la culture, de lĠŽducation, des finances locales, etc., et dĠun journal officiel, Nouvelles de Gagaouzie, o sont publiŽs dŽcrets et rŽsultats Žlectoraux. Gagauz Yeri est aussi dotŽ dĠune AssemblŽe populaire (Khalk Toplouchou) o se rŽunissent les trente cinq dŽputŽs Žlus de la rŽgion, et possde ses symboles : un drapeau, un hymne, des armoiries, que lĠon fait voisiner avec ceux de la Moldavie dans les occasions et les lieux officiels.

 

La Gagaouzie existe, ce nĠest pas une plaisanterie ou une excentricitŽ poŽtique, mme si ces quatre syllabes paraissent tout droit sorties dĠune encyclopŽdie borgŽsienne ou du cerveau dĠun utopiste adepte dĠAlfred Jarry, qui poursuivrait le rve de crŽer une fantaisie lexicale et gŽographique, un royaume dont la langue officielle serait lĠancien patois en usage ˆ Saint-Etienne : le gaga ! Si les deux premires syllabes de ce nom amusent le locuteur franais, beaucoup de Gagaouzes Žprouvent, eux, une cruelle frustration de ne pas conna”tre avec certitude la source de leur nom. DŽterminante dans la qute quĠils mnent sur leurs racines, la question est ‰prement dŽbattue par des spŽcialistes, lesquels se rŽvlent plus ou moins impartiaux selon la nature de leurs liens avec la Gagaouzie et les Gagaouzes. Pour ce peuple chrŽtien, de rite orthodoxe mais de langue turque, tout le problme est de savoir si ses anctres furent un jour musulmans avant de se convertir au christianisme ou si, de cultes pa•ens partagŽs avec les autres tribus des steppes du sud de la Russie venues sĠinstaller dans le bassin du Danube entre le xe et le xiiie sicle, ils passrent sans transition ˆ la religion chrŽtienne. CĠest que les Gagaouzes sont en pleine Ždification dĠune identitŽ nationale. Voilˆ pourquoi, les considŽrations religieuses, ethniques et culturelles relatives ˆ leurs origines ont une dimension hautement sensible et prennent valeur de symboles, car elles fournissent une partie de leur lŽgitimitŽ aux revendications nationales. La crŽation, au dŽbut des annŽes 1990, dĠune rŽgion autonome ˆ lĠintŽrieur de la Moldavie ne sĠest pas faite sans heurts. Elle a rŽsultŽ de crispations nationalistes mutuelles qui ont failli trs mal se terminer. DĠailleurs, ˆ la chute de lĠUnion soviŽtique et lorsque la Moldavie a proclamŽ son indŽpendance, cĠest tout le pays qui a ŽtŽ pris de convulsions, les minoritŽs russe, ukrainienne, bulgare, gagaouze sĠalarmant dĠun nationalisme moldave trop exubŽrant ˆ leur gožt.