VOYAGE AU PAYS DES MAPUCHES :

Avec plus de quatre mille kilomtres de c™tes fouettŽes par la houle, pour sžr quĠil est grand, lĠOcŽan, vu du balcon chilien. Sur cette terre que domine un autre monstre majestueux – la Cordillre des Andes – on nĠen est jamais trs ŽloignŽ. Retour ˆ la cohue, sur lĠasphalte de lĠavenida Pedro-Montt filant vers la plaza de la Victoria o vibre le cÏur de Valpara’so, avant de se sŽparer en trois. Il y a lĠartre qui plonge droit vers le port, celle des affaires, aux allures de City londonienne, et celle, sur la gauche, quĠenfivrent les longues nuits de marins, de bars en bars : le Ç Winnipeg È, le Ç Cinzano È, la Ç Piedra Feliz È, dont Mario pousse la lourde porte vitrŽe.

 

Pour remettre ˆ flot mes infos avant de prendre la route vers le pays Mapuche, rencontrer Mario sĠimposait. Toute la presse alternative trouve refuge dans sa librairie o Le Monde diplomatique, version chilienne, c™toie des gazettes rebelles photocopiŽes avec les moyens du bord et Azkintuwe, la revue mapuche. Ë la une du dernier numŽro, il est question dĠune grve de la faim et dĠun appel ˆ soutien de prisonniers politiques. Surprenants, ces relents dĠune Žpoque rŽvolue ! Ë lire plus tard ; pour lĠinstant, parole est donnŽe ˆ Mario.

 

Mario le Mapuche est aussi communiste, membre du Parti et de toutes les manifs, abonnŽ aux premiers rangs, le poing dans la voix. Dans un Chili sonnŽ par le rgne de fer dĠAugusto Pinochet et sous le charme du vernis dŽmocratique dŽposŽ par la Concertaci—n, la coalition de centre-gauche au pouvoir depuis la fin de la dictature, Žbloui par les sirnes du nŽolibŽralisme, version ultra, Mario nĠa pas perdu le nord. Pas question de brader des idŽes forgŽes avec des gens respectables, car, sur lĠŽchelle de lĠHistoire, ils ne sont pas si loin les meetings de Neruda haranguant les travailleurs de Punta Arenas – ville faisant face ˆ la Terre de Feu –, ˆ Arica, ˆ la frontire dŽsertique avec le PŽrou. Le pote, prix Nobel de littŽrature, Žtait, avant tout, communiste. Un peu mapuche aussi, puisque originaire de la mme rŽgion que Mario : des terres de forts insondables et de lacs dĠargent qui forgent des caractres bien trempŽs ; il y pleut trois cents jours par an.

 

La baie a pris une couleur dĠencre. La nuit est tombŽe, donnant le la au bal des chorillanas, spŽcialitŽ locale qui se dŽcline sous la forme dĠune montagne de frites, dĠoignons et de charcuterie arrosŽe du vin chilien au caractre prononcŽ. Sur notre table, Coraly, Jetsabel, Cecilia et Blanca ont gravŽ dans le bois : Ç Ici, nous fžmes, la dŽ-gŽnŽration de 1975 È. Au fond du bar, une chanteuse sans ‰ge vide son tube, Ç Jimmy, Jimmy È. Elle nĠa plus la force de lever le micro et lĠair se perd dans les premiers rangs. De temps en temps, on assiste ˆ un lever de sommeil de lĠaccordŽoniste pour ramasser quelques applaudissements. Puis, vient le tour dĠun chanteur ˆ moustache dont les facŽties racontent une Žpoque disparue. Mais tout le monde sĠen moque et, au milieu des tables, les mains tapent, entra”nant les couples qui dansent. La nuit sĠŽternise. Elle nĠa que a ˆ faire, ˆ Valpara’so.

 

En chemin vers le terminal pour attraper un bus de nuit, je repasse devant la librairie dont le rideau de fer est baissŽ. Sur lĠautre rive de lĠavenue, se dresse un monstre de bŽton que lĠobscuritŽ rend dĠautant plus imposant. CĠest le Parlement chilien, b‰ti ˆ Valpara’so par souci de dŽcentralisation ; un bon point pour la dŽmocratie mais une injure ˆ lĠarchitecture. Faut-il voir, dans ce face ˆ face entre un symbole insolent de pouvoir et une humble librairie, la domination imposŽe par lĠƒtat chilien aux Mapuches ? JĠai encore oubliŽ de demander ˆ Mario la raison pour laquelle il avait baptisŽ sa caverne Crisis. Comme la crise que traversent les Mapuches depuis plus de cinq cents ans, depuis lĠarrivŽe des conquŽrants espagnols ?